Manger, un acte global

L’acte de manger envisagé sous le seul angle de l’approche nutritionnelle s’avère hautement réducteur parce que si nous sommes un corps physique, nous ne saurions nous résumer à cette seule dimension. C’est pourquoi toute approche se prétendant holistique ne peut faire abstraction du jeu du mangeur, entre culture, société et psychisme. Nos goûts, de même que nos désirs, sont façonnés aussi par notre histoire individuelle et collective, notre éducation et notre vécu. Le nier revient à esquiver, non seulement le propre de l’humanité, mais aussi ce qui fonde chaque individualité au profit d’une approche normative abstraite et de fait inadaptée.

 

Un couscous partagé à même le plat… toute une histoire, tout un symbole… Merci à Radia pour ce superbe moment !

 

 

 

 

 

 

Un acte biologique

Manger s’impose comme une nécessité physique dictée par le besoin d’apporter aux corps les nutriments indispensables à son fonctionnement. Manger est d’ailleurs considéré comme l’un des besoins fondamentaux à satisfaire. S’il suffisait de respecter les besoins du corps, l’approche serait finalement relativement simple puisqu’à l’instar des animaux, nous devrions savoir d’instinct comment satisfaire cette demande. Or, dans nos sociétés d’opulence, l’évidence de la satisfaction du besoin se trouve complexifiée et la science de la nutrition, au lieu d’apporter un éclairage avisé, multiplie les études et les préconisations, au point d’imposer un système normé, dont les contradictions de vue, à l’intérieur même de la sphère des spécialistes, démontrent les limites d’une approche réduite aux seuls critères quantitatifs et ouvrent la voie à de multiples régimes sensés nous garantir santé et longévité. Pour bien comprendre ce que peut être une alimentation saine, il ne faut jamais perdre de vue que l’homme n’est qu’un maillon de la chaîne alimentaire qui débute par le sol pour y retourner. La seule dimension quantitative ne peut donc suffire à édicter des règles de référence et l’approche issue de la naturopathie peut permettre d’aller plus loin dans cette compréhension du vivant au service du vivant, car ingérer ne signifie pas digérer et nous pouvons couvrir quantitativement nos besoins sans pour autant que notre corps soit apte à en tirer profit lors de la digestion. Pour ouverte qu’elle soit, la naturopathie ne prend pas suffisamment en compte d’autres dimensions de l’acte de manger, ce qui invite donc à élargir le champ d’approche.

Le goût bafoué

Défini comme l’un de nos sens à part entière, le goût recèle encore bien des mystères dans la mesure où il repose aussi sur la sollicitation de nos autres sens pour nous permettre d’avoir une vision synthétique de ce que nous ingérons : la vue, l’odorat, le toucher… L’analyse sensorielle est donc un ensemble complexe d’interactions et surtout un moyen d’évaluer la pertinence de l’aliment, c’est une sentinelle qui permet de mesurer si l’aliment nous convient et si oui, c’est un informateur qui permet au cerveau de déterminer ce qu’il doit faire pour l’ingérer. Malheureusement, ce sens fondamental se trouve aujourd’hui leurré par le jeu de la transformation et des additifs. Par exemple, si nous percevons un goût de fraise, le cerveau prépare le corps à digérer de la fraise et si or, l’aliment ne contient qu’un arôme et non du fruit, il se trouve trompé ! Par ces leurres successifs, notre sens du goût ne peut plus répondre à sa fonction première de sentinelle. Rééduquer le goût, c’est permettre à notre corps de reprendre en main cet outil essentiel de discernement.

Un acte culturel

Depuis que l’homme s’est sédentarisé, son approvisionnement ne se fait plus au gré des seules disponibilités du moment. En effet, la sédentarisation a donné naissance aux grands bassins de civilisation fondés sur des cultures céréalières spécifiques : le blé pour le Moyen-Orient, le riz pour l’Asie et le maïs pour le continent américain. Toute la société s’est alors organisée autour de la production, du stockage et de la transformation des denrées. En fonction des ressources et des lieux se sont construits des repères d’ordre culturel, comme l’a montré Claude Levy-Strauss, dans son analyse du cru et du cuit. Les aliments ont ainsi acquis une dimension symbolique, représentative de valeurs et de qualités, que l’acte de manger, par le processus d’incorporation, permet de faire sienne. Dans cette logique, le repas devient une expérience collective à dimension sociale. Comme l’écrit le philosophe Jean-Philippe Pierron, l’homme est le seul animal à faire autant de manière autour de l’acte de manger : il dresse la table, accommode les mets, les met en scène… Manger constitue dès lors un corpus de représentations apte à refléter une identité.

“L’homme dresse la table quand les besoins sont, eux aussi, dressés. C’est dire qu’il cultive l’aliment et le sublime. La nutrition a de prosaïque ce que la cuisine a de poétique. Le repas révèle comment, autour de l’aliment, la culture reprend l’initiative d’une inventivité culinaire, là où la nature imposait une nécessité.”

Jean-Philippe Pierron, le Pain d’Homère, in Études, tome 403, 2005

Manger magique

Manger, c’est incorporer, c’est-à-dire faire sien un corps initialement étranger. De ce constat est née une forme de pensée magique qui veut qu’incorporer un aliment, c’est s’attribuer ses qualités. Loin d’être dénuée de sens, cette approche s’est nourrie de l’observation du vivant et a fait l’objet de tentatives de codification au sein des médecines traditionnelles occidentales et orientales, qu’il s’agisse de la nature des aliments ou des humeurs. Nettement marginalisée par l’approche scientiste, elle perdure dans certaines expressions, comme « avoir mangé du lion », et se manifeste aussi dans certains choix de façon inconsciente, la viande rouge étant ainsi, par exemple, supposée donner des forces. Et c’est d’ailleurs cette dimension magique qu’exploite pleinement la publicité par le jeu de l’identification : si je mange tel produit, alors je développerai telles qualités.

Cette dimension culturelle resterait incomplète sans l’évocation de l’influence des religions et de leurs règles propres : l’interdiction du porc pour certains, la sacralisation de la vache pour d’autres, l’interdiction de mêler produits laitiers et protéines alimentaires, le carême et autres formes de diètes. Si cette influence tend à s’émousser par l’ouverture culturelle, la diététique moderne a réussi à imposer une nouvelle forme de morale alimentaire laïcisée et médicalisée, fondée sur des règles de conduites normatives. Curieusement, alors que les recommandations font désormais l’objet de vastes campagnes de communication destinées à diffuser au plus grand nombre les bases du « bien manger », les psychologues et les sociologues dénoncent cette nouvelle forme de dictature exercée sur les corps et les assiettes qui, loin de rassurer, génère des comportements de plus en plus pathogènes liés à l’imposition de limites et la culpabilité qui découle de leur transgression. L’orthorexie, qui désigne l’obsession du manger sain, en est un exemple.

« On ne parle que d’interdits alimentaires, mais on ne les nomme pas comme tels. On ne parle pas des interdits bibliques : ne pas manger l’animal aux pieds fourchus, les poissons sans écaille… Mais des interdits tels que ‘ne pas manger des graisses, ne pas manger de sucre…’ sont bien des interdits alimentaires répétés sans cesse. »
Entretien avec Gisèle Harrus-Révidi, psychanalyste, auteur de « Psychanalyse de la gourmandise », Payot et Rivages, 1994

La cuisine, une synthèse culturelle

Érigée en art, la cuisine est une forme d’expression des cultures, bien singulière puisque quotidienne et accessible à tous. Pour autant, sous sa banalité, elle revêt une incroyable complexité, synthétisant des pratiques, des règles, des normes et des représentations sociales. Pour les chercheurs, elle devient un riche terrain d’investigation qui permet d’appréhender autant l’adaptation à un milieu, que le jeu des échanges, des imitations et des modes. Ainsi l’histoire de la cuisine se confond-t-elle avec l’histoire des civilisations et des sociétés et en reflète les paliers de développement et comme l’écrit Claude Lévy-Strauss, elle est « un langage dans lequel chaque société code des messages qui lui permettent de signifier au moins une partie de ce qu’elle est. » (Du miel aux cendres, Plon, 1967, p. 276)

Un acte social

Qui dit culture dit société parce nous vivons dans un système d’interdépendance au milieu, mais aussi aux autres. Manger est donc aussi un acte social et le repas une expérience collective qui, par l’acceptation de l’autre, définit une appartenance au groupe. Inviter à sa table, c’est reconnaître l’autre comme son semblable. Notons qu’il ne peut exister de célébration ou de fête sans repas. Grâce au partage des mets, le repas devient un partage de valeurs : si tu manges la même chose que moi, tu deviens comme moi. Plus encore, la place de chacun à table reflète un rôle social. En effet, qu’il soit de famille, d’affaire ou invitation amicale, le repas est une mise en scène codifiée de nos rapports sociaux et de la hiérarchie qui les sous-tend, et il existe de véritables protocoles de gestion de ce moment. Dans ce jeu, l’esthétisme alimentaire et le choix des mets sont des outils de différentiation comme l’a d’ailleurs étudié le sociologue Pierre Bourdieu et un choix de vocabulaire. Ce que je donne à voir et à manger, reflète ce que je pense être au sein du corps social ou ce à quoi j’aspire. Il est ainsi amusant de voir comment, au lendemain de la Révolution française, la bourgeoisie a construit un référentiel propre pour se distinguer des manières aristocratiques tout en les faisant siennes. Ce fut la naissance de la gastronomie bourgeoise et celle des services de table.

« L’art de nourrir a à voir avec l’art d’aimer. »

Michel de Certeau, L’invention du quotidien, 2. Habiter, cuisiner, Gallimard, 1994

Un acte psychologique

Entre émotions et stress, recommandations et interdits, l’acte de manger devient langage. Il est vrai que l’alimentation revêt une dimension affective importante qui touche à notre identité individuelle. Parce qu’elle est plaisir, sécurité et réconfort, l’alimentation est par nature émotionnelle et renvoie à l‘amour premier, celui de la mère. Par un jeu de recherche d’équilibre, nos seuls désirs alimentaires ne sont pas le fruit du hasard, mais traduisent et trahissent nos difficultés et nos aspirations. Ainsi, attirances et aversions sont l’expression de besoins intimes de compensation liés au vécu personnel du mangeur, mais aussi aux conditionnements initiés dès l’enfance, qui relèvent de l’éducation, de l’imitation spontanée ou du rejet de ce qui a été imposé. L’acte de manger manifeste ainsi notre personnalité, notre cheminement et notre façon d’être au monde. Loin de ne concerner que les personnes atteintes de troubles du comportement alimentaire qui en sont les expressions ultimes, anorexie ou boulimie par exemple, cette approche concerne chacun d’entre-nous et nous invite à considérer le contenu de nos assiettes avec un regard neuf et surtout à prendre du recul.

Stress et alimentation

Il est démontré que le stress, généré par des émotions autant négatives que positives, crée un déséquilibre et influence nos comportements alimentaires, nous incitant à ignorer les signaux de satiété et donc à manger davantage, à la recherche d’un réconfort, en réponse à l’inconfort de la situation. La notion même d’interdits génère en soi un stress qui peut conduire au trouble du comportement alimentaire. C’est pourquoi les diètes et régimes imposés sans conscience peuvent s’avérer dangereux. Inversement, le fait de penser à ce que nous allons manger sur un mode détendu nous conduit à moins manger.

Ainsi, le rapport à l’aliment se place dans une perspective nettement plus vaste que la seule nutrition. Définir l’acte de manger, dans sa composante individuelle, repose donc sur une synthèse à la convergence d’approches issues tant du champ des sciences du vivant que des sciences humaines et c’est ce regard croisé qu’ana’chronique entend développer au travers de chacune de ses activités, en dehors de tout courant dogmatique, afin de permettre à chacun de trouver son véritable équilibre et de reconquérir son autonomie.

Cette entrée a été publiée dans • Manières de table et histoire, • Réflexion sur la nutrition, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire