Vivre pour manger, quand le plaisir remplace la joie

Manger sainement est souvent appréhendé comme une sorte d’ascèse obligeant à renoncer aux plaisirs du palais et du ventre. Ce qui est bon serait donc au final mauvais ; et inversement. Et c’est sous la plume d’Albert Mosséri que la raison de cette incompréhension m’est devenue évidente : nous confondons le plaisir et la joie. À l’instar du Qi Gong – et des arts énergétiques – qui stipule que la perception de la circulation de l’énergie dans le corps nous permet de générer de la joie par nous-même, une alimentation adaptée assure elle-aussi la circulation de l’énergie par la stimulation des échanges cellulaires et procure allégresse physique et joie profonde. L’éprouver permet de renoncer sans effort à ses dépendances. Or la seule quête de plaisir du palais et du ventre est devenue en soi une dépendance.

Plaisir ou joie ?

Dans son ouvrage « La santé par la nourriture », Albert Mosséri, l’un des rares hygiénistes français (l’hygiénisme est un mouvement singulier en marge de la naturopathie qui ne mise que sur les capacités du corps à recouvrer l’équilibre, sans ajout extérieur de phyto, aroma, oligothérapie et autres), ne consacre pourtant que quelques lignes à cette distinction entre plaisir et joie de vivre, mais celles-ci appellent réflexion et méditation. Voici ce qu’il nous dit. « Le plaisir ne doit pas être recherché. Il doit être un résultat et non un but.  […] Les plaisirs du palais, de la chair, de la stimulation sont éphémères. Ils minent la santé de qui en use trop, ralentissent ses sens, les émoussent au point qu’il n’éprouve plus autant de plaisir qu’au début.  […] Par contre, la joie de vivre est évidente tout le temps. L’individu qui la possède est en bonne santé, il travaille avec plaisir, il est prêt à sourire quand on lui adresse la parole, il est toujours de bonne humeur ; en un mot, il est heureux. » En fait, la différence fondamentale entre plaisir et joie est que le premier nous est apporté de l’extérieur et reste ponctuel, alors que la seconde émane de l’intérieur et se révèle donc durable. Ainsi, le plaisir rend dépendant, alors que la joie est l’expression de notre indépendance.

Laisser la vie circuler en soi

Puisque la vie est mouvement, tout ce qui provoque la stase est mortifère. L’alimentation moderne, comme déjà évoqué dans l’article « L’origine de la maladie », provoque un encrassement progressif de l’organisme, finit par bloquer tous les échanges et conduit inéluctablement au mal-être et à la maladie. Mais pourquoi sommes-nous irrésistiblement attirés par ce qui nous détruit ? Tout simplement parce que, dans un système marchand qui cultive le manque pour nous pousser à consommer, lorsque nous manquons d’enracinement et donc de sécurité de base, la table s’impose comme le lieu où nous compensons nos stress, frustrations et autres déboires, où nous recherchons du réconfort, de la chaleur, de la sécurité… à un point rendu aujourd’hui pathologique. La table, c’est le ventre de Maman. Et à en croire le nombre de blogs de cuisine, de magazines, d’émissions de télévision, de livres… cuisiner et manger est devenu une véritable drogue, une religion de masse, alors même que les notions de qualité et de vitalité sont occultées au profit de la seule quête de plaisir. Dans cet élan, ce n’est pas le corps qui s’exprime, mais les besoins fondamentaux de notre moi profond. Ainsi, nos compulsions et plus généralement nos attraits pour des nourritures anti-physiologiques sont l’expression de nos blessures et plus précisément du déséquilibre entre nos aspirations et nos vies réelles, tout simplement parce tout, dans le monde moderne, nous entraîne loin de nous-même, nous fait marcher à côté de nos chaussures en nous faisant croire que la vraie vie est à l’extérieur et s’obtient par l’acquisition, c’est-à-dire l’avoir. Or ce n’est qu’en entrant en soi, en travaillant son ancrage qu’il devient possible de cultiver son jardin et sa joie, qu’il devient possible d’être. Le reste n’est qu’illusion, leurre, fuite en avant et dépendance toujours plus grande par rapport à des stimuli sensoriels jamais assez forts.

Simplicité et frugalité
Les régimes réputés de longue vie, qu’il s’agisse de celui des Crétois, des Hunza, des habitants d’Okinawa…, reposent sur le choix d’aliments les plus originels et les plus frais possible (par conséquent produits ou élevés localement), avec une majorité de végétaux nécessairement de saison. Le tout dans un quotidien dominé par le calme. La sophistication et la performance culinaires sont inconnues.

La vie dans sa plus simple expression

Plus on chemine vers une alimentation véritablement nourrissante, plus la cuisine devient accessoire et se dépouille d’artifices, de techniques, de surenchère pour évoluer vers une sorte d’épure qui permet la pleine révélation de l’aliment. C’est une sorte de spirale vertueuse qui repose au départ sur l’acte volontaire de réintroduire du vivant dans son assiette et de s’affranchir des plasti-aliments. Au final, c’est une véritable communion avec le vivant qui s’opère. D’elle se nourrit notre ressenti d’être entier, vivant et vibrant avec tout ce qui nous entoure. Et plus cette perception se renouvelle, plus elle devient profonde et plus elle rayonne durablement. Or cette joie n’occulte pas le plaisir, bien au contraire, celui-ci en résulte, mu par une disposition intérieure de gratitude et de reconnaissance. Certes, le chemin peut parfois être long tant les tentations sont multiples et nos conditions de vie toujours plus éprouvantes, nous conditionnant de fait vers la compensation, mais cette voie existe et seul importe le premier pas. Les autres suivent logiquement, dynamisés par le regain de vitalité éprouvé. Magique.

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Pour aller plus loin
• En savoir plus sur l’hygiénisme

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