La nourriture en partage, une histoire de liens (volet 1/3)

C’est à la faveur de la crise que sont découvertes et analysées les vertus sociales de la nourriture et de son partage. Jardin d’insertion, épicerie sociale, cours de cuisine, amap, mouvement militant, repas de quartiers… sont quelques exemples de nombreuses initiatives qui visent à répondre à une quête de liens et de sens. Comment en sommes-nous arrivés là, en quoi la nourriture est-elle l’expression du lien social et comment s’exprime-t-il par le partage le plus quotidien qu’est le repas… sont quelques-unes des questions abordées ici.
Après avoir dressé un état des lieux de notre condition de mangeurs, une mise en perspective historique et un décryptage symbolique permettront de prendre pleinement conscience de ce qui se joue dans le banal partage de la nourriture.

Le présent article constitue le premier volet d’une trilogie reprenant le propos développé lors d’une conférence donnée en janvier 2013 à Bonneville (Haute-Savoie), à l’invitation de l’Université populaire locale sur le thème de nourriture et lien social.

Quand la nourriture révèle une situation de crise

Alors même que j’avais posé les jalons de mon propos, entre études tant historiques que sociologiques, et symbolique du repas, j’ai effectué un innocent sondage sur le Net, curieuse de voir ce qu’un moteur de recherche, sollicité pour « lien social » et « nourriture », pourrait dévoiler. Les résultats avaient de quoi interpeler. Il était question de dénutrition, de marginalisation, d’insertion, de solitude, de pauvreté, de vieillesse, de perte de repères, de troubles du comportement alimentaire… Autant de maux sociaux et humains auxquels la nourriture serait donc sensée apporter une part de réponse, démontrant ainsi sa capacité à agir comme moyen de maintien de la cohésion sociale et de la dignité de l’individu. La nourriture s’y affirme alors comme essentielle : elle est ce qui nous façonne, nous lie et nous relie.

Comprendre la rupture

Fondamentalement, où situer le point de rupture entre l’homme et sa nourriture, exacerbée dans un monde en crise ? S’il ne peut y avoir de datation précise, cette rupture s’inscrit davantage dans les modifications successives de nos modes de fonctionnement, et plus particulièrement d’approvisionnement, de production et de consommation alimentaires. Et le changement décisif et ultra rapide a été induit par la Révolution industrielle, que Bernard Charbonneau étudie par le menu. dans « Un festin pour Tantale ». Cet essai tendre et caustique dresse le constat des effets pervers de l’agro-productivisme, qui a entraîné la fin des paysans, et donc du rapport au pays, c’est-à-dire au local et au sol, et celle de la cuisine, comme vecteur de valeurs. Avec pour conséquence, une désorientation totale des individus.

« Mal manger, c’est mal vivre. Qui accepte de manger n’importe quoi n’importe comment, fera et pensera n’importe quoi. »
Bernard Charbonneau (1910-1996), philosophe français

Dans un tout autre style, l’écrivain d’origine britannique John Berger, dans un court texte intitulé « bourgeois et paysans », nous interpelle sur notre propre rapport à la nourriture en opposant deux comportements hautement révélateurs : « l’un produit sa nourriture, l’autre l’achète… et cela change tout ». Oui, vraiment tout. Si le paysan fait corps avec sa nourriture, en est le prolongement naturel, le bourgeois au contraire s’en distancie pour mieux l’instrumentaliser au service de son prestige. Réfléchissons. Effectivement, pour la grande majorité d’entre nous, nous ne produisons plus notre nourriture, nous l’achetons. Ainsi en France, pays de paysans il y a peu, les emplois agricoles ne représentent plus que 3,5 % des actifs alors même que l’agro-alimentaire s’affirme comme le premier secteur industriel d’activité. Et si à la fin du XIXe siècle, seulement 5 % de nos aliments étaient issus de l’agro-industrie, ils le sont aujourd’hui à 85 %, avec pour conséquence, outre les problèmes sanitaires et environnementaux, la perte de diversité et une uniformisation des goûts à l’impact moins innocent qu’il n’y paraît, lorsque l’on sait que saveurs et savoirs ont la même étymologie et que manger équivaut littéralement à goûter le monde et la vie. Cette atrophie des sens se combine à une montée de l’individualisme et son corollaire, le matérialisme, tentative illusoire de réassurance d’existence.
Or, c’est bien de liens et de sens, dont nous manquons le plus cruellement dans une société atomisée, au bord de l’effondrement.

La contre-offensive s’organise

Très logiquement, tout excès suscite une réponse et toute tendance génère sa contre tendance. C’est ainsi qu’émergent des tentatives diverses visant à réinstaurer le lien perdu. Le succès des amap, association pour le maintien d’une agriculture paysanne, est éloquent car le principe permet également, au-delà de la complicité avec les éleveurs et producteurs, de repenser l’économie locale, l’aménagement du territoire et de se réinscrire dans un rythme temporel saisonnier… soit autant de repères dont l’individu a besoin pour se situer dans le flot de l’existence. L’envergure prise par le Mouvement Slow Food au niveau international est également exemplaire. Ici le goût se fait militant initiant, derrière le plaisir comme satisfaction, une véritable réflexion d’ordre politique, qui a permis de dessiner les contours de Terra Madre, émanation du mouvement dédiée à la souveraineté alimentaire des populations. L’enjeu est donc de taille.
Enfin, au sein du mouvement des Universités populaires, comment ne pas citer la création de l’Université du goût d’Argentan, à l’initiative notamment de Michel Onffray, dont l’objectif est justement de contrer la marginalisation par le partage des connaissances et des pratiques, bref par la réhabilitation de la transmission. Il n’est d’ailleurs pas étonnant dès lors que Michel Onffray ait préfacé la récente réédition de l’ouvrage de Bernard Charbonneau, référence nécessairement inspirante.

Se nourrir, un acte qui nous détermine

Tout se passe donc comme si, au travers de la standardisation des produits, nous avions étaient dépossédés de nous-mêmes, de notre histoire, de notre culture et de nos valeurs. Or ni la quantité, ni la normalisation des apports prétendus idéaux ne pourront jamais compenser la perte de qualité et de diversité. Et cette confusion entre alimentation et nourriture est criante : on alimente un moteur, voire une discussion, mais on nourrit son esprit et la compréhension de cette nuance est essentielle pour saisir que la nourriture est bien davantage qu’une somme de nutriments : elle est sens par essence.
Dans sa « Géopolitique du goût », Christian Boudan évoque avec justesse la dépréciation dont a souffert la cuisine dans le champ des connaissances, sorte de parent pauvre et négligé, oublié entre gastronomie et la science nutritionnelle, alors qu’elle avait été pendant longtemps intégrée à la médecine, suivant les préceptes de la médecine hippocratique. Fait significatif, les différentes dimensions de l’acte de se nourrir se sont récemment affirmées dans le champ des sciences humaines, histoire et géographie bien sûr, mais surtout psychologie, psychanalyse et sociologie, rappelant que se nourrir est un acte global, biologique certes, mais aussi social parce qu’identitaire et culturel.
Pour conclure ce premier volet, je ne peux m’empêcher de citer à nouveau Jean Trémolières, qui en tant que père de la nutrition, avait parfaitement saisi les limites de cette science naissante…

« À travers le choix de ses aliments, l’homme choisit le type d’homme qu’il désire être. En réduisant le pain à des calories, le vin à une drogue, le sexuel à une hygiène, nous nions le rôle affectif de la chair et nous proclamons que notre science est suffisante pour donner un sens à la vie, nous reléguons la symbolique et le sacré au rang de vestiges barbares. »
Jean Trémolières (1914-1976), Diététique et art de vivre

_________

Pour aller plus loin
• Bourgeois et paysan, John Berger, in Mille et une bouches, cuisine et identité culturelle, autrement, 1995
• Un Festin pour tantale, Bernard Charbonneau, réédition préfacée par Michel Onffray, éditions Sang de la terre, 2012
• Géopolique du goût, Christian Boudan, PUF, 2004
• L’homnivore, Claude Fischler, Odile Jacob poche, 2001
• Jean Trémolières, Diététique et art de vivre, différentes rééditions, disponible uniquement d’occasion aujourd’hui
• Et sur ana’chronique…
Manger, un acte global

Cette entrée a été publiée dans • Réflexion sur la nutrition, avec comme mot(s)-clef(s) , , , , , , , , . Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Une réponse à La nourriture en partage, une histoire de liens (volet 1/3)

  1. Felicitation pour votre site qui est un plaisir a lire. Cordialement …

Laisser un commentaire