La cuisine de l’amour

Saisissant le prétexte de la Saint-Valentin, Volca’niac, convivium Slow Food auvergnat, avait choisi d’explorer les liens entre cuisine et amour… Loin du kitch commercial, cette soirée gourmande et légère avait été l’occasion de lever un coin de voile sur nos comportements, nos croyances et révélé toute l’importance du temps du repas, véritable baromètre de nos relations sociales, familiales et… amoureuses !  Et cette année, c’est à Saint-Genis-Laval, dans le cadre du Festival des musiques de Beauregard, que j’ai eu le plaisir d’animer une soirée sur ce thème intime et incontournable. Aperçu.

« L’amour ne se nourrit pas que de sentiments, de mots et de caresses. Il lui faut aussi s’enraciner dans le partage d’activités plus ordinaires. Si possible agréables, voire non dénuées de sensualité. Dans un tel registre, les repas sont inégalables. Ils fabriquent au quotidien de discrètes communions amoureuses, comme ils fabriqueront plus tard la famille. »
Jean-Claude Kaufmann, « Casseroles, amour et crises »

La cuisine est amour

Matty Shiva, psychologue ayant beaucoup travaillé sur les comportements alimentaires soulignait que se nourrir et se reproduire sont deux activités qui s’assouvissent par nécessité, mais non sans plaisir, afin d’assurer la survie de l’espèce. Gérard Apfeldorfer, psychiatre, va plus loin en précisant que, plus que la nourriture, c’est l’amour de la mère qui permet véritablement à l’enfant de s’épanouir. Pour Jean-Claude Kaufman, sociologue, la cuisine est un langage amoureux en soi, qui, comme l’amour, nous comble aussi par la projection du plaisir que la dégustation va générer. Plus encore, il souligne combien le lit comme la table sont les lieux où s’élabore la culture commune du couple. Ce n’est donc pas un total hasard s’il existe même aujourd’hui un site de rencontres axé sur les affinités gustatives : marmitelove ! Car tous les couples s’en souviennent peut-être, mais manger ensemble exige quelques ajustements pour concilier les goûts et manies de l’une et de l’autre ! Pour autant, si l’affinité gustative peut s’avérer rassurante de prime abord, ne nous prive-t-elle pas d’une part de découverte ? En effet, comme le mentionne Francesco Alberoni, sociologue, nous tombons amoureux lorsque notre quotidien ne nous satisfait plus et que nous nourrissons alors le désir, souvent inconscient, de le remettre en cause pour explorer l’inconnu. Tomber amoureux, c’est être ainsi disponible à vivre une aventure, qui saura révéler d’autres aspects de nous-mêmes, dans la confrontation avec l’autre. Et la même logique d’ouverture opère à table dès lors qu’il nous est donné à goûter de nouveaux aliments ou des aliments connus apprêtés différemment, et qui, par la magie de l’incorporation, deviendront une part de notre chair.

« Les aliments : nous avons besoin de les aimer, faute de quoi ils ne se laissent pas digérer. Comme quoi, entre eux et nous, c’est parfois l’amour vache. […] Nous faisons donc partie intégrante de la nature. Nous lui sommes consubstantiels. Manger est donc une façon de communier avec elle, de nous ressourcer en elle et d’y participer. Si ce n’est pas une histoire d’amour, çà… »
Gérard Apfeldorfer, « Manger en paix »

Le repas amoureux ou la leçon de dégustation

Véritable prélude, le premier repas amoureux est aussi une étape probatoire pour le couple, un véritable test d’évaluation de compatibilité ! Dans ce petit théâtre de l’intime, la nourriture est davantage un prétexte qu’un besoin, car l’attention se porte ailleurs et tous nos sens sont focalisés sur le partenaire potentiel et cette approche est très semblable à la dégustation : apprécier du regard, humer, toucher et enfin goûter… avant peut-être de succomber au désir quasi cannibale des corps, motivé par la tentation de la fusion totale. Dans « Nourrir », Alain Etchegoyen évoque justement ce moment : « Nourrir une femme que j’aime, c’est d’abord m’asseoir à côté d’elle pour que le corps jouisse par tous les pores de la présence, du toucher, du goût, de l’ouïe… » Il raconte aussi le plaisir à la nourrir après l’amour, dans une sorte de remise à distance progressive des corps : « En revanche, rien ne me semble plus agréable que de nourrir la femme que j’aime après l’avoir aimée. On reproche souvent aux mâles l’endormissement ou l’indifférence après l’éjaculation. La restauration des forces vitales, la continuation douce d’un plaisir commun, la résonance de sensations partagées me semblent accomplir pleinement l’amour. […] Nourrir après l’amour, c’est également jouir ensemble d’une altérité retrouvée : nos corps viennent de vivre exaltation, exultation, synovies en tous sens et, tout à coup, dans ce que j’offre, dans le service même, ils reprennent une distance dans laquelle le plaisir s’approfondit. »

Retrouver le goût de l’autre

Chacun en a fait l’expérience, un repas pris seul, par nécessité ou par contrainte, n’est pas un vrai repas. Certes, nous aurons assouvi notre faim, calmer quelques crampes, mais il manque à cette pause salutaire une autre dimension : le lien à l’autre. Car au-delà du partage de la nourriture, le repas est un espace d’intimité qui révèle notre statut d’être social. En effet, l’homme est le seul animal à faire autant de manière autour de la table, à ritualiser ses prises de nourriture, à investir en temps pour civiliser ses aliments et les mettre en scène. Gérard Apfeldorfer distingue d’ailleurs le privé et le public. Pour lui, la logique anglo-saxonne visant à manger n’importe quoi, n’importe quand et n’importe où relève de l’acte privé visant à satisfaire la seule faim (voire la frustration), alors que le repas tel que nous le connaissons constitue un acte public emprunt de convivialité où nous nourrissons autant le corps que l’esprit et où, de fait, nous mangeons en moindre quantité. Mais le temps du repas, dans ce jeu de face à face, est aussi une épreuve de vérité et il peut tourner au cauchemar si les rapports se teintent de tensions, de rancunes ou de non-dits, constituant ainsi, selon l’expression de Jean-Claude Kaufmann, un véritable baromètre de nos rapports sociaux, et plus encore affectifs. Celui-ci s’est également penché sur l’évolution du repas au cours de la vie de couple, de la légèreté et de l’apprivoisement des premiers mois, à la réorganisation des repas autour de l’enfant lorsqu’il paraît, qui marque souvent chez la mère un nouvel investissement d’ordre qualitatif, et enfin le retour sur le couple, qui progressivement s’enfonce dans la monotonie et tend à vivre sur ses acquis, sauf lorsque les enfants reviennent et que la tablée retrouve ses marques. Nous comprenons ainsi combien il peut être important pour un couple de se ménager des moments d’intimité, loin de la routine quotidienne, pour très justement retrouver le goût de l’autre.

« Dans ma vie, des vérités humaines ont jailli à la cuisine, untel m’a confié un secret, tel autre s’est révélé. On est plus vrai à la cuisine que sur les canapés du salon. […] On y est près d’une vérité humaine fondamentale, qui est la survie, et le partage des aliments, et à ce moment il y a une force symbolique des rapports humains. Un peu comme sur le divan du psychanalyste, mais dans le registre collectif, tribal.[…] Vous rejoignez le cosmos dans le lit. Dans la cuisine, vous rejoignez la nature.»
Irène Frain, « Le bonheur de faire l’amour dans la cuisine et vice versa »

La magie des aphrodisiaques

La simple évocation du mot aphrodisiaque nous met en émoi, traduisant une certaine forme de fascination pour nombre de substances sensées nous promettre le 7e ciel. Entre imaginaire et réalité, il est à noter que nombre d’aliments réputés tels ont effectivement des vertus susceptibles d’exacerber nos perceptions sensorielles ou d’optimiser nos capacités physiques. Ce sont d’ailleurs ces vertus qui ont été mises à profit par d’anciens traités de médecine pour élaborer des préparations, vins médicinaux ou mets sophistiqués souvent complexes, susceptibles d’aider les hommes à « accomplir leur devoir de nature ». Comble de surprise, ces ingrédients fantasmés sont, pour bon nombre d’entre eux, déjà présents dans notre cuisine !
Par exemple, le vin, par l’alcool qu’il contient, est un désinhibant. Mais attention, si la modération s’avère libératrice, l’excès sera castrateur ! Les épices, souvent échauffants, vont décupler nos sens, voire nous détendre. Les substances piquantes, comme le piment, opèrent de la même façon. Et même notre banale moutarde, dénommée autrefois « moût ardent » agit de la sorte, au point que Clément V, pape d’origine corrézienne, vanta les mérites en la matière de la célèbre moutarde de Brive-la-Gaillarde. Toutes les plantes ayant une action positive sur le foie vont stimuler la circulation sanguine et donc notre vigueur. C’est le cas notamment de l’ail, dont on dit qu’Henri IV s’en régalait afin de rester fidèle à sa réputation d’amant fougueux, mais aussi de nombre d’aromates comme la sarriette (l’herbe aux satires, interdites des jardins de couvent), le romarin, le thym, le serpolet… Tous les réputés « super-aliments », riches en minéraux ou vitamines, auront également une action positive ; ainsi l’huître, source de zinc et d’iode, ou encore le miel, remède traditionnel de l’impuissance au Moyen-Orient. Mais le seul aphrodisiaque réellement identifié à ce jour est sans conteste le chocolat qui contient une amphétamine, la fameuse PEA ou phényléthylamine, qui n’est autre que la substance sécrétée par notre cerveau lorsque nous sommes amoureux, confirmant ainsi son effet légèrement euphorisant et cette boutade qui veut que l’on compense le manque de chocs au lit par le chocolat !

« Quand la chimie de la cuisine et la chimie des convives se rencontrent, manger en compagnie, devient en soi, un aphrodisiaque puissant. »
Willy Passini, « Nourriture & Amour »

Les agapes ou la manifestation de l’amour inconditionnel

En grec, trois mots différents désignaient l’amour : agapê, phila et éros. Si ce dernier évoque pleinement l’amour charnel et nous a donné érotisme et érotique ; phila se conjugue à d’autres mots pour évoquer l’amour de quelque chose comme objet d’attention, comme dans philosophie, philanthropie ; enfin, agapê, qui désigne l’amour inconditionnel, nous a livré le mot agapes pour désigner un repas convivial pris entre amis. Jean-Claude Kaufman souligne que le rôle nourricier, dévolu à la mère, a longtemps relevé exclusivement de l’agapê, rappelant ainsi que le couple fondé par amour est plutôt récent au regard de l’histoire humaine et sociale. « « Les agapes conviviales autour d’une table, écrit-il, ont donc pour racine la même expression qui désigne le sentiment amoureux et fraternel, et ce n’est pas par hasard. Car la famille communie et fabrique ses moments d’intensité les plus forts à cette occasion. […] La durée se lit dans l’instant. »
De toute évidence, la logique des rencontres organisées par Slow Food répond à l’agapê, qui nourrit pleinement notre besoin de liens sociaux et de sens, non seulement par le partage de la nourriture, mais aussi par la proximité avec les producteurs, car au-delà du goût, c’est tout le propre de notre humanité qui se joue à table. Le lien entre amour et cuisine n’est donc plus un mystère, mais une évidence…

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Pour aller plus loin

Quelques films
• Festen, film suédois de Thomas Vinterberg, 1998
Tout le monde a été invité pour les soixante ans du chef de famille. La famille, les amis se retrouvent dans le manoir d’Helge Klingenfelt. Christian, le fils aîné de Helge, est chargé par son père de dire quelques mots au cours du dîner, sur sa sœur jumelle, Linda, morte un an plus tôt. Tandis qu’au sous-sol tout se prépare avec pour chef d’orchestre Kim, le chef cuisinier, ami d’enfance de Christian, le maître de cérémonie convie les invités à passer à table. Personne ne se doute de rien, quand Christian se lève pour faire son discours et révéler de terribles secrets.
• Le festin de Babette, film danois de Gabriel Axel, 1987
Pour échapper à la sordide répression de la Commune en 1871, Babette débarque un soir d’orage sur la côte sauvage du Jutland au Danemark. Elle devient la domestique des deux très puritaines filles du pasteur et s’intègre facilement dans l’austère petite communauté. Mais après quatorze années d’exil, elle reçoit des fonds inespérés qui vont lui permettre de rentrer dans sa patrie. Elle propose avant son départ de préparer avec cet argent un diner français pour fêter dignement le centième anniversaire de la naissance du défunt pasteur…
• Les épices de la passion, film mexicain  de Alfonso Arau, 1992
Tita est amoureuse de Pedro. Mais étant la cadette de la famille, elle doit rester, comme le veut la tradition, avec sa mère jusqu’à ce que celle-ci meurt. Pedro décide alors d’épouser la sœur de sa bien-aimée pour être plus près d’elle. Mais surveillée de près par sa mère dure et méchante, Tita n’a qu’une façon d’exprimer ses sentiments et sa passion : à travers la nourriture.

Quelques ouvrages
Nourriture et amour, deux passions dévorantes, Willy Pasini, Collection Petite bibliothèque, Payot, 2004
Dis-moi comment tu manges, je te dirai qui tu es… Quelle est donc cette relation étroite qui unit nos penchants, nos répugnances et nos préférences en matière d’alimentation et de sexualité ?
Casseroles, amour et crises, ce que cuisiner veut dire, Jean-Claude Kaufmann, Armand Colin, 2005
La table est le petit théâtre des familles. Avec ses jeux de rôles, ses répertoires imposés (raconter sa journée), ses délices et ses crises. Car le face-à-face rapproché provoque le meilleur comme le pire. L’auteur nous entraîne vers les coulisses, la cuisine. Nous pénétrons dans la tête du chef, au plus intime de ses pensées contradictoires. Se débarrasser de la corvée ou réaliser des merveilles ? Question difficile car il ne s’agit pas seulement de faire à manger mais de fabriquer du lien social.
L’amour & les plantes, Guy Fuinel, éditions Amyris, 2005
Etre en bonne santé, ce n’est pas seulement l’absence de maladies. Etre en bonne santé c’est déborder d’énergie, avoir le sourire, cultiver la sérénité et se projeter dans l’avenir.  Dans cet esprit, Guy Fuinel, thérapeute, propose au lecteur de pratiquer quotidiennement la phytothérapie : tisanes, décoctions, macérations et vins de plantes afin de pondérer nos stress et nos peurs, équilibrer nos émotions et dynamiser nos sentiments.

Nourrir, Alain Etchegoyen, Anna Carrière, 2002
” Qu’ai-je donc fait d’autre que nourrir ? ” se demande Alain Etchegoyen. Nourrir comme fil rouge de l’existence, façon d’aimer et de communiquer avec… ses enfants, ses amis, ses étudiants, la femme qu’il désire, qu’il aimera peut-être. Nourrir. Aimer nourrir. Jusqu’à l’obsession.
Le bonheur de faire l’amour en cuisine et vice versa, Irène Frain, Fayard, 2004
L’idée du bonheur s’éprouve au plus prés dans l’intimité domestique, la réalité inaperçue des heures, des minutes les plus banales. Petits gestes quotidiens, qui nous relient inconsciemment à l’humanité première. Irène Frain est allée à sa recherche dans la pièce qui est pour elle la plus jouissive de la maison, si intime, et pourtant si conviviale : la cuisine.
Jardins et cuisines du diable : Le plaisir des nourritures sacrilèges, Stewart-Lee Allen, Collection Passions complices, Autrement, 2004
La Bible commence par une histoire de nourriture interdite : la pomme croquée par Ève, qui fut alors chassée du Paradis. Depuis, les autorités religieuses et politiques ont si souvent invoqué cet épisode qu’il a fini par imprégner l’ensemble de nos émotions gustatives, toujours placées sous le signe du péché et de la tentation. De l’entrée cachée de la pomme de terre en France à l’interdiction, un temps, du foie gras aux États-Unis, de la sacralisation de la vache en Inde à l’usage immodéré du chocolat comme aphrodisiaque par la comtesse Du Barry au temps de Louis XV, l’auteur déroule la grande fresque des tabous religieux, sociaux, historiques et culturels qui ont partout déterminé la manière de manger des populations.

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