Le repas de monastère, source d’inspiration (2/2)

À plusieurs reprises déjà, j’ai eu l’occasion d’évoquer la portée symbolique du repas, acte social à vocation fédératrice (lire ici ou notamment). Mais dans le silence du monastère, loin des conversations et connivences qui signent la convivialité, le repas exprime le fondement de la communauté, soit le rappel d’une destinée commune placée sous le signe et la reconnaissance de la dépendance au don de Dieu : la vie.

« La seule condition pour prendre la nourriture est d’y reconnaître Dieu. »
Jean-Claude Sagne


Nourriture et sacré

Dans toutes les religions, le lien au divin est présent dans l’acte de manger, tout simplement parce que la nourriture, don de la Nature, nous permet d’entretenir en nous le don suprême : celui de la vie. La vie est mystère et seul Dieu en est la source. Celui qui nourrit, qu’il soit producteur ou cuisinier, ne crée pas la nourriture, il ne peut que donner ce qu’il reçoit de la Nature, elle-même création divine. D’ailleurs, en hébreu, manger se dit « Okbel », ce qui signifie « Dieu se donne en totalité ».
Tout repas constitue donc un rituel sacré, une communion avec Dieu à travers le vivant offert en nourriture. Chez les Juifs, la table familiale représente l’autel du Temple de Jérusalem détruit et la cuisine est son sanctuaire. La nourriture, préparée selon les règles de la Kashrout ou Cacheroute, vise à nourrir physiquement et spirituellement. Tout repas est aussi la reconnaissance à l’égard de Dieu, mais aussi la reconnaissance de la dette de chacun à l’égard des autres.
Dans son analyse de la symbolique du repas dans les communautés, Jean-Claude Sagne (voir bibliographie en fin d’article) révèle une signification toute semblable. En effet, la vie humaine se place sous le signe d’une double dépendance : dépendance vis-à-vis du don de l’autre (la vie nous est donnée !) et dépendance vis-à-vis des autres, qui n’est autre que l’interdépendance car, seul l’individu n’est rien. Et le repas n’est autre que le rappel de la nécessité du vivre ensemble.

Le pain facteur d’unité
Tel est l’avis de Jean-Claude Sagne, bénédictin et enseignant de psychologie sociale. En effet, dans nos civilisations fondées sur le blé, au-delà du symbole d’appartenance au groupe déjà évoqué dans l’un des articles de la saga de cet aliment devenu incontournable, le pain a le pouvoir de faire l’unité. Pour nous convaincre, Jean-Claude Sagne évoque un nouvel argument : sa consistance ! Contrairement au liquide, qui perd dans le partage sa référence initiale, le pain, même rompu, partagé et distribué, demeure un rappel de l’unité première : chaque morceau est comme une pièce de puzzle.

Le don et l’Alliance

Le don n’est autre que l’expression du mouvement vers l’autre : je donne pour que tu puisses vivre et donner à ton tour. C’est le sens de l’attention des parents envers leurs enfants et dans le repas de monastère, les mangeurs sont, comme les enfants, réceptifs et passifs, alors que les servants incarnent la pleine et entière disponibilité et attention aux autres, les mangeurs.  Et pourtant, dans ce jeu servants/servis, le rapport à l’autre ne se fait pas directement, mais par l’intermédiaire de la communauté. Notons également que dans la disposition traditionnelle des tables en U, le vis-à-vis n’existe pas : chaque membre voit et est vu de tous les membres. S’il n’existe pas de conversations à table (si besoin, la communication se fait par signes ou par paroles à voix blanche), tous se trouvent unis dans l’acte de manger à l’écoute – dans le silence – d’une seule et même Parole, celle de la lecture du jour. En ce sens, le repas signe la reconnaissance de la dépendance collective, mais exprime aussi l’échange de dons. « À table, écrit Jean-Claude Sagne, je ne puis d’abord que recevoir ce que je devrai prendre, et je ne puis disposer de ce que je ne prends pas qu’en le redonnant, soit au voisin, soit aux servants. À travers cette circulation incessante des dons en nourriture, c’est toute la vie sociale qui s’exprime, sous le signe de l’échange généralisé des dons. »
Le repas devient donc l’acceptation passive du don qui réunit, symbolisé ici par la nourriture et la Parole qui l’accompagne. Il fait exister la communauté en tant qu’entité sociale, non pas parce qu’il serait le centre de la vie monastique, mais parce qu’il est, avec le temps de l’oratoire, la pratique sociale qui rassemble tous les membres de la communauté dans cet échange de dons, qui n’est autre que le fondement de l’Alliance fraternelle. Ce qui prime n’est pas le plaisir de manger, mais celui d’être ensemble. Le repas exprime ainsi la reconnaissance de notre besoin des autres au quotidien pour exister et, point singulier, ce besoin se transforme ici en joie de choisir d’être ensemble.

Le refus de la règle comme refus du groupe

Ainsi donc, se retrouver ensemble, dans un même lieu, unis dans un même acte, celui de manger, est la manifestation même de l’existence du groupe et de sa cohésion. Refuser de partager ce temps, cet espace et cette activité revient tout simplement à s’exclure du groupe, comme l’illustre d’ailleurs l’histoire de Patrocle, analysée  par  Émmanuelle Raga, dans sa thèse de Doctorat (voir bibliographie). En effet, Patrocle, nouvellement diacre, avait décidé de jeûner et donc ne se rendait pas au réfectoire. L’archidiacre le plaça donc devant un choix : « Ou tu prends la nourriture avec les autres frères, ou tu nous quittes. Il n’est pas juste que tu refuses de manger avec ceux dont tu partages les charges ecclésiastiques. » L’abstinence n’est donc pas acceptable en société et le repas vise donc à renforcer le sentiment d’appartenance au groupe, toujours supérieur à l’individu. Émmmanuelle Raga souligne d’ailleurs que le repas est même utilisé comme outil de coercition afin d’assurer le respect de la règle communautaire. Celui qui faute est exclu ou de l’oratoire ou du réfectoire, voire des deux car comme l’énonce la Règle du Maître, cette règle anonyme composée vraisemblablement en Italie au VIe siècle et dont s’inspire très largement la règle de Saint-Benoît : « ils ne prendront place à la table charnelle, puisqu’ils n’ont pas été présents à la table spirituelle de l’oratoire. »

Le partage de la table au sein du monastère conforte donc le rôle fédérateur du repas observable par ailleurs dans toutes les sociétés. Par contre, la grande différence est que les individus y sont égaux et les fonctions assumées à tour de rôle car, à l’instar des enfants vis-à-vis des parents, nous sommes tous les enfants de Dieu et les héritiers du don de vie.

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Pour aller plus loin
• La symbolique du repas dans les communautés, De la Cène au repas de monastère, Jean-Claude Sagne, Cerf, 2009
• La Table monastique. Enjeux de la commensalité pour le cénobitisme du très haut Moyen-Âge, Émmanuelle Raga, in Banquets et convivialité, Actes du colloque du centre d’études médiévales d’Amiens, 2010

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