Animation en maternelle, retour d’expérience et réflexion

À la fin du printemps dernier, l’école de Marat m’a proposé d’intervenir auprès d’enfants de maternelle, une occasion inédite pour moi de me tester auprès d’un nouveau public. Angoissée, mais curieuse d’une telle expérience, j’avais préalablement été rassurée par des parents et des professionnels sur le caractère spontané et enthousiaste des jeunes enfants. Et le résultat devait dépasser tout ce que j’aurais pu imaginer, nourrissant dans la foulée une réflexion sur ces enfants que nous avons cessé d’être, sur cette imagination désormais contrainte et sur nos désirs racornis par le formatage que l’on ose appeler éducation.

Contexte

Depuis plusieurs années, les enseignantes de l’école primaire de Marat réalisent un potager avec les enfants, véritable support pédagogique de découverte et d’apprentissage. Pour terminer sur un point d’orgue l’année scolaire 2013/2014, il m’a été demandé de concevoir une animation permettant de faire le lien entre la terre et l’assiette. Elle serait ainsi l’occasion de rebalayer ce qui avait été entrepris et de découvrir une nouvelle étape, celle de la cuisine.

Animation

Ma réflexion a initialement portée sur le sens même de la cuisine. Qu’est-ce que la cuisine si ce n’est l’art de la transformation et de l’apprêt, mais aussi un langage émotionnel et affectif. Il ne peut exister de bonne cuisine sans intention de nourrir, au sens plein du terme, c’est-à-dire nourrir autant le corps que l’esprit.
Concrètement, le temps d’intervention s’est organisé en trois phases : découverte des produits (qui sont-ils, d’où viennent-ils, leur couleur, leur odeur, leur toucher…), cuisine  et transformation, puis enfin, mise en scène de l’assiette, soit une activité plastique. Dès le début, les 24 petits bouts présents ont incroyablement participé, allant même jusqu’à entonner spontanément une chanson apprise en cours d’année racontant l’histoire d’une carotte qui allait danser la polka… La phase de transformation s’est ouverte sur une présentation des outils et de ce qu’ils permettent de réaliser : des rondelles, des filaments, de la purée, du jus…  soit du dur, du mou, de l’onctueux. Cette phase fut très active. Vint enfin le temps de la présentation avec pour mot d’ordre, réaliser la plus belle des assiettes, celle que chacun aurait envie de manger ou d’offrir à quelqu’un qu’il aime. Et bien sûr, ne mettre dans l’assiette que ce que chacun serait capable de manger. Côté temps, nous étions sur le fil car les enfants des autres sections devaient rejoindre la cantine dans laquelle nous étions en train de travailler et il fallait effectuer un minimum de nettoyage, les petites mains n’étant pas toujours des plus précises. Et là, grand étonnement, en 2 temps, 3 mouvements, chaque enfant a réalisé SON assiette. Et j’insiste sur le caractère très personnel de cette réalisation car, alors que je craignais un effet de mimétisme, les 24 assiettes étaient toutes différentes, de la composition la plus minimaliste au joyeux fouillis. Même les enfants n’en revenaient pas, jetant un regard curieux et étonné sur les assiettes de leurs voisins.

Réflexion

Cette diversité de création fut pour moi un révélateur, ouvrant la voie d’une réflexion déjà ancienne sur le comment des petits bouts sensibles, curieux et joyeux peuvent devenir des adultes tristes, blasés et parfois même agressifs (voir l’article consacré à l’expérience d’André Stern). Imaginer que nous avons tous été enfants devrait nous conduire à réviser notre façon d’ouvrir les plus jeunes à la vie. Il apparaît évident que le mode éducatif nous contraint plus qu’il ne  nous épanouit. Durant notre scolarité, nous apprenons à obéir et à répondre quasi mécaniquement à toute sollicitation, une question entraînant souvent une réponse unique, juste ou fausse, indiquant si nous sommes bon ou mauvais, apte à intégrer la société ou condamné à errer. Or la réalité est loin de fonctionner sur ce mode binaire. Nous avons tous appris qu’un et un font deux alors que concrètement, nous avons maintes fois l’occasion de saisir qu’un et un peuvent faire trois. Ainsi en va-t-il de toute association, d’un couple comme d’une entreprise, vérifiant en cela que le tout est supérieur à la somme des parties, parce qu’investi d’une nouvelle énergie créatrice. De fait, nous apprenons à cantonner notre réflexion dans un cadre donné, limitant notre capacité d’extrapolation et d’abstraction, ce qui m’évoque le petit exercice des 9 points à relier par 4 droites sans lever le crayon… Au final, nous pouvons mesurer combien notre potentiel créatif et notre aptitude à imaginer et rêver tend à s’atrophier au fur et à mesure que nous grandissons. Même notre façon de penser finit par se contraindre dans l’étroitesse des cadres que la société nous impose au point que les enseignants du supérieur déplorent aujourd’hui le manque de réflexion et de discernement de leurs étudiants.

Et pourtant ! Dans la transition sociétale et environnementale qui se joue aujourd’hui, il nous faut plus que jamais être en capacité de dépasser nos acquis, nos croyances, nos routines et les cadres devenus stériles et sclérosants. En somme, il s’agit de retrouver notre élan d’enfant pour oser la découverte, l’émerveillement et le bonheur du partage.

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